Affaire Thélyson Orélien : l'IA, le soupçon et l'histoire de l'art
Thélyson Orélien, accusé d'avoir écrit son roman avec une IA, est écarté du Goncourt. Ce que cette affaire dit du soupçon et de la création assistée.
Un romancier reçoit un prix. Dans la même journée, un compte anonyme publie des captures d’écran d’un détecteur d’intelligence artificielle et affirme que son livre a été écrit par une machine. Trois jours plus tard, l’Académie Goncourt le retire de sa sélection. L’affaire Thélyson Orélien mérite mieux qu’un procès en sorcellerie, parce qu’elle pose une question que notre métier connaît depuis longtemps : à partir de quand l’aide devient-elle une faute ?
Ce que l’on sait, et ce que l’on ne sait pas
Thélyson Orélien, écrivain canado-haïtien de 38 ans, a publié C’était ça ou mourir chez Grasset en France et au Boréal au Québec. Le roman figurait dans les premières sélections du Goncourt, du Médicis et du Femina, et il a reçu le prix du roman Fnac en septembre. Le jour même, un compte X affirme avoir soumis plusieurs extraits au détecteur américain Pangram et obtenu des résultats attribuant le texte à une IA. La publication dépasse les trois millions de vues.
L’auteur conteste. Il déclare avoir commencé le livre à l’automne 2017 et terminé une première version en 2019, soit avant la diffusion grand public des grands modèles génératifs. Grasset dit sa confiance dans le travail de l’auteur. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt retire pourtant le roman de sa sélection, en invoquant à la fois les analyses de détection et des emprunts relevés par la presse dans des textes anciens de l’auteur, une nouvelle de 2012 proche du Matin des magiciens de Louis Pauwels et des poèmes de 2015 qui suivent de près la poétesse cubaine Dulce María Loynaz. Le Renaudot, le Femina, le Médicis et le prix Décembre, eux, ont maintenu le livre dans leurs listes.
Le maillon faible du dossier, c’est le détecteur
Sur la question de l’IA proprement dite, la preuve est fragile. Interrogés par l’AFP, d’autres outils que Pangram donnent des résultats opposés : l’outil InVID-WeVerify conclut à un texte très probablement humain, et sept autres détecteurs divergent entre eux.
Ce n’est pas une surprise. Une étude de chercheurs de Stanford publiée en 2023 a testé sept détecteurs sur des copies d’élèves américains et sur des essais TOEFL rédigés par des locuteurs non natifs. Le taux moyen de faux positifs sur les copies non natives atteint 61 %, et 97 % d’entre elles ont été signalées par au moins un outil. La raison est mécanique : ces logiciels mesurent une régularité statistique. Une langue travaillée, répétitive, portée par un rythme, coche exactement les mêmes cases qu’un texte de machine. Orélien revendique justement des images et des reprises venues de son écriture caribéenne.
Autrement dit, un détecteur ne prouve rien. Il produit une probabilité, et il se trompe souvent sur ceux qui n’écrivent pas une langue standard.
L’atelier n’a jamais été un scandale
Reste la question de fond, celle qui dépasse ce dossier. En 1637, Corneille est accusé d’avoir suivi de trop près Las Mocedades del Cid de Guillén de Castro. L’Académie française rend un avis. Le Cid reste Le Cid. Shakespeare tire ses intrigues des Chroniques de Holinshed et de Plutarque. Voltaire et ses contemporains pratiquent l’imitation des Anciens et des Anglais comme une méthode enseignée, pas comme une honte. Alexandre Dumas travaille avec Auguste Maquet, qui fournit trames et documentation. Rubens signe des toiles peintes en partie par son atelier.
L’histoire de l’art n’est pas l’histoire d’hommes seuls devant une page blanche. C’est une histoire d’ateliers, d’emprunts, de commandes et de réécritures. La notion de triche y est récente, et elle est importée de l’école et du sport. Ce qui se juge dans une œuvre, c’est ce qu’elle produit sur celui qui la reçoit, pas la pureté de la procédure.
Ce que ça dit à ceux qui fabriquent des images
Notre métier vit déjà dans ce régime. Un film de marque passe entre les mains d’un auteur, d’un script doctor, d’un storyboardeur, d’un chef opérateur, d’un monteur, d’un étalonneur, d’un sound designer. Personne n’a jamais appelé ça de la triche. L’IA générative est un collaborateur de plus dans cette chaîne, avec les mêmes questions qu’un prestataire : qui détient les droits, qui assume le résultat, qu’est-ce qu’on déclare au client.
La vraie ligne n’est pas outil humain contre outil machine. Elle passe entre l’honnêteté et la dissimulation, sur les droits et sur ce qu’on vend. C’est le cadre que nous appliquons sur nos films de marque et campagnes comme sur nos projets de fiction et de documentaire.
Ce qu’il faut retenir
- Les détecteurs d’IA ne constituent pas une preuve : ils divergent entre eux et produisent des faux positifs massifs, en particulier sur les écritures non standard.
- L’emprunt, l’atelier et la réécriture traversent toute l’histoire de la littérature et de la peinture, de la querelle du Cid à Dumas.
- Pour une marque comme pour un studio, la question utile n’est pas « est-ce qu’il y a eu de l’IA », mais « qui détient les droits et qu’est-ce qu’on annonce ».
GORGO Project est un studio de production audiovisuelle à Paris. Films de marque, campagnes, fiction, documentaire et production hybride avec IA générative. Parlez-nous de votre projet.